Interview avec Jacques Hazera, cabinet d’expertise forestière

 

La sylviculture naturelle et continue est une étape transitoire entre deux sylvicultures : la sylviculture conventionnelle, fondée sur une homogénéisation et une intensification des pratiques culturales (peuplements réguliers, coupes rases, reboisements artificiels, …) et la sylviculture irrégulière préconisée par Pro Silva. Jacques Hazera expérimente une sylviculture intermédiaire qualifiée de « naturelle et continue ».

 

Q1 : Pouvez-vous nous en apprendre plus sur votre expérience ?

Je suis devenu professionnel au fil du temps via un parcours d’autodidacte. J’étais sylviculteur, co-propriétaire en indivision de 400 ha et je vivais de la forêt, ce qui n’était pas facile car les accidents nous étaient interdits financièrement. En 1999 l’ouragan Martin a frappé le massif landais et j’ai compris aussitôt qu’il me fallait changer de vision par rapport à nos méthodes de sylviculture traditionnelle. Au fil des rencontres et des opportunités, j’ai été amené à découvrir le mouvement « Pro Silva » et l’ensemble des méthodes de gestion qu’il prône. C’est à ce moment-là, vers les années 2003/2004 que j’ai commencé à expérimenter de nouvelles pratiques sur mes parcelles.

 

Q2 : Pourquoi avez-vous souhaité changer vos pratiques de sylviculture ?

La raison principale est bien évidemment économique. Il m’a fallu trouver une réponse pour optimiser la production sylvicole malgré les accidents naturels. Au fil de mes réflexions j’ai creusé certaines questions comme celle des travaux du sols (en particulier le labour) afin de comprendre l’impact de telles pratiques sur le sol (que se passe-t-il lors des travaux lourds du sol ? Est-ce néfaste pour la vie du sol ? Est-ce bénéfique ?). Je me suis donc renseigné par le biais de différents réseaux comme les mouvances « sols vivants » en agriculture, « arbres et paysage », etc. J’ai compris au fil de mes lectures que les travaux de retournement du sol étaient néfastes pour la qualité du sol notamment sur sa fertilité et son activité biologique. La pérennité de mon exploitation est devenue primordiale dans ma vision des choses.

 

Q3 : Comment s’est fait le choix du terrain d’expérimentation de cette nouvelle sylviculture ?

Mes premiers essais ont été progressifs. J’ai réalisé des expérimentations diverses sur des parcelles et j’ai essayé de construire un concept que je puisse généraliser à toute la forêt. Selon les expérimentations, les parcelles tests pouvaient être plus ou moins grandes. J’ai par exemple expérimenté le semis naturel sur deux parcelles, l’une d’un hectare et l’autre de 3 hectares. Toutefois ces parcelles ont été choisies au hasard parmi celles que j’avais à ma disposition car je ne faisais pas d’étude de terrain préalable, seule l’intuition a guidé mes choix.

 

Q4 : Comment s’est déroulé la mise en place de ce projet et quelle place a pris le partenaire Pro Silva dans sa conception ?

En 2006, j’ai obtenu un BTSA Gestion forestière par validation des acquis d’expériences après avoir suivi une série de stages professionnels dans toute la France, particulièrement sur la thématique de la forêt afin de me former aux différentes problématiques du milieu. Ces stages, qui avaient la particularité d’avoir des thématiques plus larges que la forêt (milieux et habitats écologiques, botanique, etc.) ont alimenté les bases expérimentales que j’avais acquises grâce à mon expérience. Cela m’a permis d’affiner un concept et d’aller plus loin dans la démarche d’amélioration de ma sylviculture. Nous n’avons pas rédigé de documents techniques d’analyse ou d’objectifs, tout s’est réalisé petit à petit et le concept a grandi peu à peu. Pro Sylva n’est pas intervenu en tant que tel mais je me suis inspiré des concepts de cette structure. Ces expérimentations ne demandent pas non plus de mise de fonds donc je n’ai pas eu besoin de faire appel à des partenaires financiers.

 

Q5 : Quels principes de Pro Silva vous ont inspiré dans la mise en place de votre projet ?

L’approche de Pro Silva utilise l’écologie au service de l’économie dans l’idée d’associer ces deux concepts dans une sorte de symbiose. Le réel objectif de cette démarche est que l’être humain puisse vivre du métier de forestier sans dégrader les milieux.

Concernant ma démarche, elle se décline en plusieurs actions comme, par exemple, donner la priorité à la régénération naturelle. Nous déclinons ce type d’approche sur tous les aspects de la sylviculture afin de produire des arbres de volume et de qualité important. Nous ne détruisons ni ne dégradons jamais les milieux, au contraire, nos pratiques leurs permettent de s’améliorer : la fertilité du sol augmente, la qualité du peuplement s’élève également. Nous avons donc une démarche qui permet d’améliorer l’écosystème et la rentabilité du système sans surcoût et ce sont bien là les bases de la démarche de Pro Silva.

 

Q6 : Quel est l’âge d’exploitabilité des arbres en suivant votre procédé par rapport à une sylviculture plus « conventionnelle » ?

Nous réalisons des éclaircies, c’est-à-dire que l’on revient régulièrement sur site pour prélever un pourcentage d’arbres, afin d’améliorer le peuplement. Sur mes parcelles, les rotations sont de l’ordre de 4 ans mais je n’enlève que 15% à 20 % du volume de bois. Ce taux permet de ne pas déstabiliser le peuplement face à certains aléas comme des vents violents. Le choix des arbres prélevés se fait avec du bon sens, l’objectif étant d’améliorer le peuplement, nous n’enlevons donc uniquement que le bois de qualité inférieure qui gêne les arbres de qualité supérieur. Concernant la coupe des arbres de bonne qualité, il est nécessaire de poser en amont différents critères dépendant de l’essence et de l’industrie. Aujourd’hui, cette dernière n’est pas équipée pour s’occuper de très gros arbres. Cela se paramètre donc grandement en fonction du marché, de l’équipement des forestiers, etc. Ces critères peuvent varier dans le temps et ceux d’aujourd’hui ne seront sans doute pas les même que dans 10 ans. C’est donc un ensemble de paramètres qu’il faut prendre en compte.

 

Q7 : Quelles sont les bénéfices d’une telle approche pour la biodiversité ?

La base de notre activité repose sur le fonctionnement sain de l’écosystème puisque c’est notre outil de production. Nous ne pouvons fabriquer de beaux arbres que si, et seulement si, l’écosystème est bien équilibré. Il faut que l’organisme entier de la forêt soit à son fonctionnement optimal et c’est en le laissant évoluer naturellement que nous y arrivons. Dans un système équilibré vous aurez une grande diversité aussi bien florale qu’animale, fongique, etc. et cette diversité va s’auto réguler et éviter les pullulations car l’écosystème est riche et résilient.

 

Q8 : Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans la mise en œuvre de ce projet ? Comment y avez-vous remédié ?

J’ai rencontré des difficultés d’ordre culturel. Avec ce type de démarche, on va à l’encontre d’une filière devenue très interventionniste (interventions mécanisées avec labours, livraison de plants, évolutions courtes, etc.). Nous contrecarrons donc certains intérêts lorsque l’on privilégie la régénération spontanée par exemple.

Je n’ai pas fait de démarche active pour y remédier mais j’ai répondu à toute les opportunités qui se présentaient : des journalistes, spécialisés ou non, m’ont approché pour réaliser des articles. J’ai eu des opportunités pour faire des ciné-débats autour de films comme « l’intelligence des arbres » et « le temps des foret ». J’ai circulé dans toute l’ex-Aquitaine afin d’exposer notre point de vue. J’ai aussi eu l’occasion d’être auditionné à l’Assemblée Nationale à l’invitation du groupe parlementaire « forêt bien commun ». Je tiens également un blog relativement actif (https://www.pijouls.com/blog/fiches/ ; NDLR) qui permet d’exposer la démarche et de la faire connaître.

Ce fut difficile durant une dizaine d’années car nous n’avions aucune opportunité pour exposer notre point de vue et nos pratiques dans le milieu forestier. Mais aujourd’hui la situation est moins conflictuelle car l’opinion publique est très ouverte à ce que nous expliquons et les médias se préoccupent plus de la question.

 

Q9 : Quelles sont vos principales satisfactions liées à ce projet ?

La grande satisfaction de ce projet est d’avoir vu juste au niveau de cette démarche de sylviculture et d’avoir été le premier à démarrer ce type de réflexions dans le massif landais. Aujourd’hui, nous continuons sur la même trajectoire et les personnes sont de plus en plus intéressées par notre projet. De plus, nous n’avons pratiquement pas fait d’erreur sur nos prévisions : la qualité des arbres est supérieure à une qualité de bois dans une plantation artificielle et l’écosystème forestier est en meilleur santé.

 

Q10 : Selon vous, cette opération pourrait-elle être reproduite sur d’autres territoires ? Si oui, dans quelles conditions ?

Ce type de démarche est déjà appliqué dans d’autre région. Je suis un pionnier dans le massif landais, mais en France et en Europe, Pro Silva fait partie du paysage forestier depuis plusieurs années. Le massif landais est très en retard sur ce point. Ici, l’industrie est à la base de la sylviculture et ce système de production est très implanté.Nous nous inspirons donc des pratiques qui sont mises en place ailleurs et dont les suivis techniques et les retours d’expériences sont disponibles.

 

Q11 : Quel message ou conseil souhaiteriez-vous partager aux autres acteurs de la région ?

Plus qu’un conseil, j’aimerais formuler un vœu : que les propriétaires de forêt acquièrent des compétences plus solides et plus approfondies. Les propriétaires de forêts héritent généralement de biens familiaux et certains n’ont pas les compétences techniques pour gérer leur forêt. Ces compétences, sont nécessaires pour qu’ils identifient les enjeux clés qui doivent figurer dans les plans de gestion.

Le cabinet d’expertise de Jacques Hazera est basée sur le respect des écosystèmes et sur la recherche de leurs équilibres. Ils apportent des conseils issus d’expérimentations mises en place dans sa forêt.Vous pouvez retrouver l’ensemble de son travail sur le site internet Pijouls.com.

 

Pour aller plus loin :

Si vous le souhaitez, vous pouvez à votre tour faire connaître une ou des initiatives en téléchargeant la note explicative et en envoyant votre proposition via le formulaire en ligne. L’agence étudiera les textes au regard de critères d’éligibilité et vous accompagnera dans leur finalisation.