Interview avec Laurent Rousserie de l’association Ecosite du Bourgailh

 

L’association Ecosite de Bourgailh cogère une forêt classée Espace Naturel Sensible avec la mairie de Pessac. Plusieurs espèces d’odonates ont été mises en évidence sur ce site. L’association a donc souhaiter participer au programme STeLi (Suivi Temporel des Libellules) consistant en un inventaire réalisé sur trois sessions. Cet inventaire a notamment pour objectif d’améliorer les connaissances sur ces espèces afin de mieux les protéger.

Site de la mare © Ecosite du Bourgailh

 

Q1 : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un ENS ?

Un Espace Naturel Sensible (ENS) est un périmètre qui bénéficie d’un statut de protection et qui répond à une charte produite par le Département à laquelle le propriétaire du site adhère. Il y a beaucoup d’ENS en Gironde, certains sont la propriété d’organismes comme le Conservatoire d’Espaces Naturels (CEN) mais ils peuvent déléguer la gestion du site. Des localisations atypiques ne sont pas des facteurs limitant à l’inscription d’un site comme ENS (exemple, l’ENS situé derrière le parc du CHU du bois l’évêque à Pessac, « le parcours des tritons »). Tous les ENS ne sont pas destinés à être ouvert au public même si la politique départementale est plutôt favorable à l’ouverture et à la découverte de ces lieux par le public puisqu’ils sont financés par la Taxe Espaces Naturels Sensible (TENS).

Concernant la Forêt du Bourgailh, la gestion est réalisée par des agents de Bordeaux métropole. L’écosite siège au comité de pilotage « plan de gestion de la Forêt du Bourgailh » afin d’apporter un regard et une expertise naturaliste.

 

Q2 : Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le programme STeLI ?

La mise en place du protocole STeLi remonte à la fin des années 2000. L’Office Pour les Insectes et leur Environnement (OPIE) et la Société Française d’Odonatologie (SFO) ont travaillé dans le cadre du PNAO (Plan National d’Action Odonate) afin de mieux connaitre les populations, leurs dynamiques… Ce protocole entre dans un partenariat conduit avec le Muséum National Histoire Naturelle (MNHN) dans le cadre des programmes VIGIE NATURE (programmes de sciences participatives, NDLR).  Tout le monde peut participer à ce type de programme : citoyens, structures spécialisées, écoles… La déclinaison régionale du PNAO est terminé depuis 2017 mais nous continuons le protocole puisque notre objectif est d’avoir des données sur le long terme.

Libellule écarlate © Ecosite du Bourgailh

Concrètement, c’est un protocole d’exploration de terrain sur base d’une fiche qui établit certains paramètres pour l’étude (il faut renseigner la météo, la date, le nom de l’observateur, le nom du site…). On renseigne également l’heure de début et de fin de la prospection sachant qu’il faut au minimum un passage de 30 min (et il ne doit pas excéder la journée) par transect (ligne virtuelle mise en place pour étudier un phénomène où l’on compte les occurrences, NDLR). Pour notre étude, ces transects font une centaine de mètres de longueur. Il est nécessaire de renseigner également la température, la force du vent et le degré de nébulosité estimé (0/25% de recouvrement du ciel – 25/50 – 50/75 – 75/100).

Ce qui est intéressant dans ce protocole, c’est qu’il peut s’adresser à des citoyens car il y a plusieurs niveaux de précision possibles pour l’identification et la quantification des odonates. Le relevé peut se faire en présence/absence, par fourchette quantitative (0-10) ou par comptage précis. De plus, pour certaines espèces, l’identification peut se limiter au nom de genre (Sympetrum sp. par exemple). On peut également renseigner un comportement (territorialité, tandem, cœur copulatoire, ponte…) ou des indices de présence (comme les exuvies). Concernant notre site, nous identifions spécifiquement les espèces et nous avons opté pour un comptage précis. Enfin, dans le cadre du protocole, il est possible de faire des captures d’odonates, pour notre part avons choisi de ne réaliser que des photographies pour l’identification lorsqu’un doute subsiste sur une espèce afin de limiter le stress pour l’individu et d’éviter toute blessure lors de manipulations.

 

Q3 : Qu’est-ce qui vous a incité à réaliser cette initiative et comment s’est déroulé la mise en place de ce projet ?

Nous avions une stagiaire de BTS GPN (Gestion et Protection de la Nature) à l’époque, Linda Pouchard. Lors de ce stage, elle nous a interpellé sur l’occasion de participer à ce programme. Nous sommes une association d’éducation à l’environnement mais nous réalisons ponctuellement des actions de protection de la nature. Nous réalisons donc des inventaires opportunistes mais la perspective d’avoir une connaissance plus poussée des odonates sur notre site nous a séduit, notamment car ils sont de bon bio-indicateur du milieu. Plus globalement, participer à un programme d’échelle nationale et participer à l’entretien de la connaissance est quelque chose d’important et très intéressant pour notre association. Linda Pouchard est devenu par la suite adhérente de l’association et siège au conseil d’administration, c’est donc la 4e année que l’on collabore régulièrement sur ce projet.

 

Q4 : Vous évoquez comme partenaire le CEN NA, quelle place a t-il pris dans la réalisation de ce projet ?

On a eu quelques échanges avec le Conservatoire d’espaces naturels notamment Gilles Bailleux qui était coordinateur de ce programme. Il a donc pu nous apporter des précisions et des conseils sur la marche à suivre afin de bien réaliser le protocole. Il était très important d’avoir un coordinateur locale disponible, que nous pouvions appeler si nous avions un doute sur une partie du protocole puisque l’objectif lorsque l’on s’engage dans une telle étude c’est de ne pas le faire à moitié et de ne pas le personnaliser.

 

Q5 : A quelle fréquence suivez-vous les odonates ?

Nous réalisons 3 passages par an et par site, soit 9 passages par an puisque nous avons 3 lieux identifiés sur la Forêt du Bourgailh. Ces passages doivent être réalisés avant le 15 juin pour le premier, entre le 16 juin et le 31 juillet pour le second et après le 1er aout pour le dernier (il n’y a pas de date limite concernant le début et la fin des passages). Il y a également des horaires plus propices à l’observation des odonates. Il est nécessaire que les températures ambiantes montent un peu afin que les odonates soient actifs. La plage horaire idéale s’étale entre 11 et 16 heures environ. Afin que ces relevés soient intéressants il est nécessaire de les étaler dans le temps puisque les émergences restent assez fluctuantes au niveau des années.

 

Q6 : Vous évoquez dans votre fiche des difficultés liées aux exigences du programme SteLI, pouvez-vous nous en dire plus ? Comment y avez-vous remédier ?

Ce qui est le plus contraignant est la planification des passages et sa compatibilité avec la contrainte météo. Il faut pouvoir être réactif car lorsqu’un passage est planifié et qu’il pleut le jour prévu, on se doit de déplacer la prospection. Malheureusement dans un univers professionnel, nous avons un planning rédigé et il n’existe pas beaucoup de flexibilité sur ce planning en raison des aux autres missions que doit assurer la structure. Cela est donc assez contraignant mais il est nécessaire de s’y plié pour être conforme au protocole tout en sachant que les passages doivent être distant d’au moins 21 jours.

 

Q7 : Comment s’est réalisé le choix des trois zones d’études ? selon quels critères ?

Nous avons pour la Forêt du Bourgailh, trois lieux de prospection identifiés : la mare, la lagune et le Peugue. Afin d’établir ces 3 lieux, nous avons dû nous plier à quelques contraintes. Ces sites doivent être distant d’au moins 500 mètres par exemple. Sur le même site nous avons donc 3 lieux d’observation présentant des profils différents : la mare est touffue, avec une dynamique de fermeture ; la lagune est située sur l’ancien site de la décharge qu’il y avait sur le site jusqu’en 1991, elle présente donc un profil de bassin artificiel sur une terre très remuée, composée de grave et de sable. Sur cette lagune, le plan d’eau est très ouvert, les massettes ne perdurent pas, nous n’avons pas de roselière et très peu de plantes au niveau des rives. Le Peugue, lui, est un cour d’eau lotique (désigne les eaux courantes, NDLR). On observe donc des différences sur la présence/absence de certaines espèces dû aux spécificités des sites (Cordulia aenea est par exemple présente sur la mare mais pas sur le Peugue puisqu’elle préfère les eaux lentiques).

Orthétrum réticulé © Ecosite du Bourgailh

 

Q9 : Vous évoquez dans votre fiche la possibilité d’étudier l’impact des Espèces Exotiques Envahissantes (EEE) sur les cycles de vie et la diversité des odonates ? Est-ce quelque chose que vous avez pu mettre en place ?

C’est trop tôt pour le moment, nous sommes encore en phase d’observation et de prospection afin de connaître au mieux notre site. Nous avançons prudemment quant à ce projet. Par exemple, pour le moment, nous comptons à vue les écrevisses de Louisiane (Procambarus clarkii) à plusieurs périodes de l’année. Nous avons pu constater que le Peugue est par exemple un gros spot pour cette espèce. L’année dernière vers la fin du mois d’août / début du mois de septembre, sur le même transect que nous utilisons pour STeLi, nous avons compté une cinquantaine d’écrevisses (excluant celles cachées dans la Jussie, sur la berge, dans les terriers…). Cette année nous avons réalisé ce même comptage au début du mois de juin et sur le même transect nous étions à 410 individus. Puisque les deux prospections n’ont pas été faites aux même périodes, il est nécessaire de refaire un passage en août / septembre afin de constater si nous sommes toujours sur ce même volume ou si cette espèce subit des variations saisonnières. Si la prospection réalisée confirme cette population de 400 individus, cela pourrait expliquer pourquoi cette année les libellules sont moins présentes sur le Peugue comparativement aux autres années puisque les écrevisses sont friandes des larves d’odonates. L’incidence d’autres espèces exotiques envahissantes pourrait être étudiée puisque nous avons également de la Jussie et de la renouée du japon présentes sur le Peugue.

 

Q10 : Quels sont vos principales satisfactions liées à ce projet ?

Ma principale satisfaction est d’avoir une connaissance très précise des populations d’odonates présentes sur le site. De plus, réalisant nous-même ce protocole depuis plusieurs années nous avons appris énormément sur les odonates, ce qui a permis d’en faire mon insecte préféré. J’anime également des sorties natures sur les odonates et elles attirent toujours une bonne sympathie de la part du public, du fait qu’elles soient colorées, elles ne piquent pas, elles sont grandes et donc facilement observable…

Une autre satisfaction est de de savoir que l’on participe à des projets plus grands via ce protocole, comme la Stratégie Régionale pour la Biodiversité en versant nos données à l’Observatoire Aquitain de la Faune Sauvage (OAFS). La Forêt du Bourgailh n’est qu’une forêt de 110 ha mais participe à la connaissance de ce que l’on peut trouver sur la métropole Bordelaise.

Enfin, malgré notre connaissance du site, nous pouvons encore découvrir de nouvelles espèces.  A ce stade, nous avons recensé 31 espèces présentes sur le site sur la cinquantaine présentes en Gironde, bien que ce soient majoritairement des espèces communes.

 

Q11 : Quel message ou conseil souhaiteriez-vous partager aux autres acteurs de la région ?

Je reviendrais sur la non capture que nous évitons au maximum (il peut arriver que pour certaines espèces, seule la détermination en main puisse valider l’observation) et nous incitons à opter pour la photo interprétation au maximum. Un odonate reste relativement fragile même si certaines espèces ont l’air moins fragiles comme Anax imperator. La photo interprétation est de nos jours réalisable avec des appareils qui ne sont pas très onéreux et qui font de très belles macrophotographies. Il est donc nécessaire de limiter la capture aux espèces qui se ressemblent énormément et qui nécessitent une identification en main (Leste dryas et Leste sponsa par exemple). Je rajouterai également que le protocole STeLi ne se réalise pas uniquement sur les berges au bord de l’eau mais aussi sur les chemins d’à côté qui peuvent concentrer des populations d’odonates intéressantes.

 

Site du Peugue © Ecosite du Bourgailh

 

L’association Écosite du Bourgailh est une structure d’éducation à l’environnement et de protection de la nature. Leur vocation est de faire vivre la nature au plus grand nombre et participer à sa préservation. Ils poursuivent ces objectifs lors d’activités pédagogiques, d’études et expertises écologiques et dans le cadre de formations professionnelles. Ils mènent leurs actions selon des valeurs fortes qui constituent la base de leur projet associatif : Partage, Dynamisme et Engagement.

 

Pour aller plus loin :

Si vous le souhaitez, vous pouvez à votre tour faire connaître une ou des initiatives en téléchargeant la note explicative et en envoyant votre proposition via le formulaire en ligne. L’agence étudiera les textes au regard de critères d’éligibilité et vous accompagnera dans leur finalisation.