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Entretien avec la Cellule Migrateur Charente Seudre

La Cellule Migrateurs Charente Seudre (CMCS) est composée de trois structures : l’Etablissement Public Territorial de Bassin Charente (EPTB Charente), le Centre Régional d’Expérimentation et d’Application Aquacole (CREAA) et l’Association Migrateurs Garonne Dordogne Charente Seudre (MIGADO). Dans cette interview, ces structures sont respectivement représentées par Audrey Postic-Puivif, cheffe de projet, Eric Buard, chargé de mission et François Albert, chargé de mission.

La CMCS a mis en place un tableau de bord dont l’objectif est d’être un outil d’aide à la décision pour la gestion des poissons locaux comme l’Anguille, les Aloses (Grande et Feinte), les Lamproies (marines et fluviatiles) et les salmonidés (Saumon atlantique et Truite de mer). Ce tableau de bord présente les suivis réalisés et permet d’évaluer les résultats des actions de conservation mise en place en leur faveur. Ce tableau va permettre aux décideurs de suivre de manière synthétique et visuelle l’évolution de ces poissons sur les bassins Charente et Seudre.

Présentation du tableau de bord – © CMCS

 

  • Tout d’abord, quels sont les principaux enjeux à conserver les poissons migrateurs ?

Les poissons migrateurs sont des espèces emblématiques et présentent plusieurs intérêts. La présence de ces poissons migrateurs est spécifique à certains cours d’eau et représentent un patrimoine à conserver (NDLR : la Nouvelle-Aquitaine possède une forte responsabilité au niveau national dans la sauvegarde des poissons migrateurs). De plus, les poissons migrateurs sont des indicateurs de la qualité des cours d’eau ainsi que du bon fonctionnement des milieux aquatiques. Les poissons migrateurs sont également pêchés depuis de nombreuses années sur différents cours d’eau et bassins versants et certains représentent un intérêt économique fort pour la pêche professionnelle ou de loisirs (Grande alose, Lamproie marine, salmonidés, anguille). Dans certains territoires, ils font aussi parti d’une culture gastronomique locale.

  • Quels sont les facteurs qui portent atteinte aux populations de poissons migrateurs et comment y remédier ?

Plusieurs facteurs sont responsables de la mauvaise situation des poissons migrateurs.

En premier lieu, les obstacles au libre écoulement des cours d’eau (barrages, etc.) impactent fortement les populations de poissons migrateurs qui alternent vie marine et vie dulçaquicole pour effectuer leur cycle de vie. Plusieurs actions sont mises en œuvre pour faciliter leur libre circulation (effacements d’ouvrage, passes à poissons, etc.).

De plus, la quantité (étiages, débits des cours d’eau, etc.) et la qualité de l’eau sont des paramètres déterminants pour la montaison et la dévalaison des migrateurs et donc la survie des populations. Le bouchon vaseux sur la Charente induit probablement des retards à la migration voire la mortalité de certains individus et des quantités plus ou moins importantes de PCB peuvent entraîner une infertilité chez les anguilles.

Le braconnage, une pêche mal maîtrisée ou une surpêche sur certaines classes de tailles peuvent également mettre en danger les populations de poissons migrateurs, notamment d’anguilles. L’Office français de la biodiversité (OFB), la gendarmerie marine et d’autres organismes de la police de l’eau mènent régulièrement des opérations anti-braconnage afin de réduire cette pression.

Comme pour la majorité des espèces, la destruction des habitats (prélèvements de granulats, curages, etc.) notamment sur des zones de frayères ou de croissance va engendrer une pression supplémentaire sur ces espèces.

Enfin, le changement climatique, par la modification de la température des cours d’eau, des estuaires et des courants marins, va également poser un problème de plus en plus conséquent en perturbant par exemple le voyage transatlantique des anguilles.

C’est l’ensemble de ces facteurs qui est responsable du mauvais état des populations de poissons migrateurs, ce qui explique la complexité rencontrée pour réhabiliter ces espèces.

  • Comment s’est déroulé la genèse de la Cellule ?

Entre 2000 et 2003, l’EPTB Charente a mené une étude importante visant à faire un état des lieux des populations de poissons migrateurs sur les bassins Charente et Seudre, à la demande du SDAGE Adour-Garonne de 1996. En effet, un manque important d’informations sur le territoire avait été relevé sur ces espèces et l’étude a mis en évidence que les deux bassins présentaient de fortes potentialités d’accueil pour les poissons migrateurs.
A partir de 2008, certains acteurs se sont regroupés pour lancer une dynamique, notamment l’EPTB Charente et le groupement régional des fédérations de pêche de Poitou-Charentes, et ont commencé à mettre en place une animation qui s’est traduite par un partenariat à l’origine de la CMCS. Le CREAA a rejoint la dynamique en 2009 et l’association MIGADO y a pris place en 2018, suite à la fusion des régions en remplacement du Groupement Régional des fédérations de pêche.

Aujourd’hui, une convention de partenariat entre les trois structures définit leur champ d’actions respectif.

  • Pouvez-vous décrire cette cellule ainsi que ses fonctions ?

La création de la Cellule a été possible grâce au soutien financier important des fonds européens Feder, de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne et des Régions (ex Poitou-Charentes et Nouvelle-Aquitaine).

La CMCS a pour principaux objectifs la préservation et la restauration des populations de poissons migrateurs. Elle y répond via différents axes comme la connaissance, l’étude des continuités écologiques et des habitats, la communication et la sensibilisation. Ce qui fait la richesse de la Cellule c’est de rassembler un établissement public, une association poissons migrateurs réunissant des structure qui la composent ont des membres, des réseaux et des compétences différentes, ce qui en fait une force sur le territoire.

Agents dédiés à la CMCS – ©CMCS

Concernant le tableau de bord, nous avons essayé de trouver un équilibre entre l’acquisition de données sur les espèces, l’analyse et la valorisation de ces données.  Nous accompagnons aussi les maîtres d’ouvrage sur le terrain et avons réalisé à ce titre des guides techniques. Enfin, nous pouvons accompagner les acteurs pendant les phases de chantier ou dans les demandes de subventions (AAP, organismes financeurs, etc.).

Même si la CMCS est une structure relativement jeune sur cette thématique, nous avons obtenu une certaine reconnaissance locale voire nationale en une dizaine d’années.

  • En quoi consiste le tableau de bord sur les poissons migrateurs ?

La CMCS a développé un tableau de bord ayant pour objectif d’évaluer l’état des espèces sur un cours d’eau afin de permettre aux décideurs de suivre, comprendre et juger son évolution pour orienter les politiques et les actions. Tel un panneau de contrôle, cet outil d’aide à la décision ordonne et condense l’information sous forme d’indicateurs facilement identifiables, synthétiques et visuels.

Nous y trouvons aujourd’hui sept espèces (Anguille, Grande Alose, Alose feinte, Lamproie marine, Lamproie fluviatile, Truite de mer, Saumon atlantique) qui ne font pas toutes l’objet d’indicateurs de suivi, car cela implique un référentiel et l’acquisition de données dans le temps, sur l’ensemble du bassin versant Charente-Seudre. Nous nous sommes concentrés sur les espèces pour lesquelles nous avions de l’information. Cependant, chaque espèce est associée à trois catégories d’indicateurs descripteurs (population, prélèvement par la pêche, milieu et continuités) et à des variables environnementales. Chaque année, nous nous réunissons en groupe de travail et établissons les tendances et les états des espèces.

Pour l’instant, seule les deux aloses, la Lamproie marine et l’Anguille font l’objet d’indicateurs fournis et renseignés tous les ans. Pour la Truite de mer et le Saumon atlantique, les informations disponibles et les observations restent fragiles (entre 1 et 4-5 individus observés par an pour le saumon). Nous avons l’objectif, à terme, de créer des pages dédiées pour ces espèces sur le tableau de bord et d’y insérer les informations d’ores et déjà disponibles, sous la forme de descripteurs (nombre d’observations, données sur les remontées par les pêcheurs, etc.).
L’Esturgeon européen, qui fait partie des espèces recensées au niveau français, n’est pas référencé dans le tableau de bord même si quelques prises ont été faites grâce au programme de réhabilitation de l’espèce sur l’estuaire Garonne-Dordogne. D’autres poissons pourraient être  intégrés au tableau : le Flet (un petit poisson plat qui remonte les rivières et les fleuves pour se nourrir) ou le Mulet (qui présente une bonne population, avec plusieurs centaines d’individus observés à Crouin (16)).

  • Afin de faciliter la collecte de données sur les poissons migrateurs, un groupe d’échange de données a été créé. Pouvez-vous nous en parler ?
Aloses – © Audrey-Postic Puivif

Le DATAPOMI (Data Poissons Migrateurs ou Données sur les poissons migrateurs) est un groupe de réflexion et de partage d’informations sur les poissons migrateurs au niveau national, qui se réunit au moins une fois par an. Il est composé d’associations françaises pour la protection des poissons migrateurs (MIGADO, LOGRAMI, MRM, BGM, CMCS etc..) et de l’OFB notamment. Chacun présente ses suivis, analyses et manières de valoriser la donnée. Les indicateurs communs sont discutés et améliorés pour que chaque territoire puisse les présenter de la même façon. L’état des populations, pour chaque espèce et chaque territoire, est envoyé à la Fédération Nationale de la Pêche (FNPF) qui réalise un bilan au niveau national.

  • Un plan de gestion des poissons migrateurs local (PLAGEPOMI) est mis en place sur chaque région hydrographique. A quoi correspond ce plan et quels types de mesures préconise-t-il ?

Le territoire français est découpé en huit bassins hydrographiques, chacun géré par un Comité de gestion des poissons migrateurs (COGEPOMI) où siègent différents membres (collectivités territoriales, administrations, pêcheurs, usagers, concessionnaires et propriétaires de grands ouvrages, scientifiques). Cette assemblée plénière est présidée par le préfet de région et définit le cadre juridique et technique de la gestion des poissons migrateurs. Les actions qui en découlent sont rassemblées dans un plan, le PLAGEPOMI, qui est révisé tous les cinq ans et répond aux spécificités des bassins hydrographiques. Il fait un état des lieux sur la situation de chaque espèce, dresse le bilan de la stratégie de gestion du plan précédent, propose de nouvelles mesures et leur mise en œuvre. Dans le PLAGEPOMI, différentes mesures sont édictées : gestion des habitats, restauration de la libre circulation des espèces, soutien de populations très dégradées pour aider à une relance des effectifs, mise en place de suivis pour améliorer les connaissances, etc. Chaque mesure détaille les espèces et le territoire concerné, la période d’application et le coût.

Notre plan d’actions, au sein de la CMCS, traduit les actions du PLAGEPOMI à l’échelle du bassin Charente-Seudre en lien avec les attentes locales. De la même manière, les actions que nous menons sur le bassin et l’état des indicateurs que nous renseignons dans le tableau de bord sont remontés au comité de gestion pour adapter le plan au contexte local.

  • Comment voyez-vous l’évolution du tableau de bord dans les prochaines années ?

Très récemment, une ONG a réalisé un rapport technique faisant état de la situation des populations de poissons migrateurs au niveau mondial. Ils font partie des animaux les plus menacés dans le monde et un déclin de 93 % a été observé en Europe au cours des cinq dernières décennies. Cette tendance est visible sur des échelles plus petites via notre tableau de bord. L’expérience montre que les espèces faisant l’objet d’interventions de conservation (effacement de barrage, réglementation sur la pêche, protection juridique et territoriale, etc.) ont vu leur population beaucoup moins diminuer que des espèces qui n’en ont pas bénéficié.
Dans le cadre du prochain programme d’actions de la CMCS, nous souhaiterions faire évoluer le tableau de bord pour prendre en compte cette réalité. Jusqu’à maintenant, nous considérions les deux espèces d’aloses ensemble alors qu’elles colonisent naturellement des territoires différents (partie haute des bassins pour la Grande alose, zones proches de l’embouchure pour l’Alose feinte). Nous avons commencé à différencier les deux espèces dans les suivis et les indicateurs de manière à soulever des leviers de gestion adaptés pour chacune d’elles. Nous souhaiterions également développer une représentation plus cartographique dans le tableau de bord pour obtenir une meilleure prise en compte des indicateurs à des niveaux plus locaux (affluents, sous-affluents).

  • Quelles sont vos principales satisfactions associées à ce tableau de bord ?

Les premiers tableaux de bord qui ont vu le jour ne constituaient qu’une interface de bancarisation. Les données, provenant de pêches ou de suivis d’espèces, étaient injectées dans les outils sans qu’aucune analyse de l’état des populations ne soit réalisée. En 2012, nous avons décidé de créer un nouveau type de tableau de bord, non sans difficulté car il a fallu réunir de nombreux acteurs autour de la table. C’est un des premiers tableaux de bord, au niveau national, qui a été mis à disposition du plus grand nombre et qui réalise une analyse complète des données. Depuis, plusieurs associations ont mis en place un outil similaire en prenant modèle sur le nôtre, ce qui est une sorte de reconnaissance de notre travail.
La création de la CMCS puis la conception et la diffusion de son tableau de bord et de ses outils de communication ont permis de mettre en avant la protection et la sauvegarde nécessaires des poissons migrateurs sur le bassin versant Charente-Seudre.

  • A notre échelle, en tant que citoyen, que pouvons-nous faire pour aider à la préservation des poissons migrateurs ?

En tant que citoyen, des pratiques peuvent être adoptées pour limiter les causes de régression des populations comme limiter sa consommation d’eau ou la dégradation des habitats, pêcher de manière raisonnée, éviter les pollutions, etc. Le réseau associatif français étant bien développé, il est aussi possible de s’engager auprès d’associations de protection de la nature (AAPPMA, fédérations départementales de pêche, Charente Nature, etc.). Tous les citoyens (professionnels, usagers de la pêche, promeneurs, etc.) devraient être acteurs pour favoriser le retour et la préservation de ces espèces. En communiquant sur le sujet, chacun pourrait prendre conscience de leur fragilité et agir sur ses gestes quotidiens ce qui aurait un effet positif sur ces espèces.

Anguille – ©François Albert

 

  • Quel message ou conseil souhaiteriez-vous partager aux autres acteurs de la région ?

La problématique des poissons migrateurs est assez difficile à percevoir pour le grand public, comme ce qui relève en général de la faune et de la flore aquatique du fait d’une observation moins aisée qu’en milieu terrestre. Pour les poissons migrateurs, les périodes d’observation sont parfois très courtes, notamment lors des migrations, et certaines espèces (anguille, lamproie) attirent moins la sympathie. Nous nous devons donc de mieux faire connaître les spécificités de chacune des espèces et les enjeux qui se jouent pour elles (par exemple : l’anguille fait deux transatlantiques durant son cycle de vie, la lamproie est une espèce ancestrale car représentative du niveau le plus primitif dans l’organisation des vertébrés). Une prise de conscience de l’importance de la préservation des poissons grands migrateurs, déclarés en danger critique d’extinction pour la plupart, et des milieux aquatiques doit se généraliser. Les poissons migrateurs sont intégrateurs de plusieurs problématiques et leur présence dans nos milieux aquatiques constitue un véritable signal de la qualité de notre environnement.

Il est indispensable que le tableau de bord soit encore plus utilisé par les acteurs locaux de manière à favoriser la bonne gestion des migrateurs.

 

Pour aller plus loin :

Si vous le souhaitez, vous pouvez à votre tour faire connaître une ou des initiatives en téléchargeant la note explicative et en envoyant votre proposition via le formulaire en ligne. L’agence étudiera les textes au regard de critères d’éligibilité et vous accompagnera dans leur finalisation.